Article publié dans le n°232/2009-1 de la Revue Française de Service Social reproduit avec l’aimable autorisation du comité de rédaction.

Le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités : une autre approche des pratiques sociales

Claire Jouffray[1] et Bernard Vallerie[2]

Dans le cadre de cet article, nous présentons quelques caractéristiques d’une approche innovante des pratiques sociales. Les repères proposés relèvent de l’approche dite du « développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités ». Celle-ci s’inspire de la notion d’empowerment. Si, aujourd’hui, ce terme est fréquemment utilisé dans des secteurs très différents (politique, entreprise, management, social, etc.), nous limitons notre réflexion au champ des pratiques sociales et ne nous prononcerons pas sur sa pertinence dans les autres secteurs[3]. Il ne s’agit en aucun cas d’une nouvelle théorie mais de quelques repères formalisés à partir de pratiques sociales ayant fait la preuve de leur pertinence. Après avoir exposé quelques traits de la situation actuelle des praticiens du social, nous précisons les conditions d’émergence de la notion de développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités, son contenu et les modalités de sa mise en œuvre. Puis, nous abordons l’intérêt de la référence à cette approche dans le remaniement actuel des pratiques sociales.

 

1. D’un sentiment d’impuissance professionnelle à la perspective de nouveaux possibles
Les praticiens du social exercent dans un contexte qui a profondément changé.

 Ce qui a provoqué des pertes de repères et des interrogations quant à l’adaptation des pratiques à ce nouvel environnement.

1.1 De profondes mutations du contexte d’exercice professionnel

Aujourd’hui les praticiens du social sont confrontés à de multiples changements tant sociétaux qu’institutionnels. La question sociale s’était momentanément effacée du fait de l’essor de l’Etat social au cours de ce qui a été appelé « les trente glorieuses ». Mais elle est revenue en force dans les années 80 avec l’émergence d’une nouvelle pauvreté dans un contexte de mondialisation et de néo-libéralisme. La montée du chômage provoque l’apparition de ceux que Donzelot et Estèbe[4] ont qualifiés de « normaux inutiles », c’est à dire des personnes qui sont tout à fait aptes au travail mais qui n’en trouvent pas du fait de sa raréfaction. Les praticiens du social ont alors à faire face à l’émergence de nouvelles catégories sociales. Et tout ceci dans un contexte où les politiques sectorielles et catégorielles jusqu’ici mises en place ne sont plus efficaces pour tenir compte de la multiplicité et de la complexité des situations de précarité et de désaffiliation. De plus, l’affaiblissement des liens de solidarité amplifie cette dynamique.

Selon Castel[5], le travail social s’est construit à partir d’un type de population correspondant à une forte croissance économique et à une forte extension de la protection sociale. La prépondérance était donnée à la relation d’aide, dans un schéma de réparation. Le travailleur social avait une compétence relationnelle dans un binôme écoute / parole. C’est le modèle à dominante psychosociale. Avec la mondialisation et la crise économique, il y a eu arrivée massive dans le champ du travail social de populations réfractaires à ce type de traitement. Leur problème n’est pas de « se faire réparer » mais bien d’avoir les moyens de vivre normalement, sans passer par une relation d’aide. Avec la crise économique qui date des années 1975, les professionnels ont dû passer de l’accompagnement des laissés pour compte du développement à celui du très grand nombre de victimes de la crise. « Il ne s’agit plus d’inclure des populations marginales, comme ce fut le cas lors des « trente glorieuses » mais [plutôt] d’éviter que se trouvent exclues et confrontées aux problèmes de la précarité des populations ayant été intégrées socialement et professionnellement[6] ». En plus de l’accroissement des demandes dû au contexte de crise économique, les professionnels se sont trouvés face à un public nouveau, non habitué des services sociaux, public qui serait parfaitement intégré s’il n’y avait pas l’extension du chômage dans un contexte de mondialisation où il est plus rentable de faire travailler les populations des pays pauvres qui sont moins exigeantes. Les plans sociaux se sont multipliés en France mettant au chômage des pans entiers de la population. Le chômage de longue durée est en pleine extension et apparaissent de plus en plus de formes précaires d’emplois (CDD, intérim, temps partiel non choisi, RMA…). De ce fait, un nouveau public est donc amené à entrer en contact avec les praticiens du social ; ce qui va entraîner de profondes mutations dans leurs pratiques.

1.2 Les conséquences pour les pratiques sociales

La première conséquence issue de ce constat est le risque d’instrumentalisation. A chaque problème catégorisé correspond une nouvelle loi (insertion, accès au logement, etc.). Chaque loi fixe ses limites et crée ainsi de nouveaux exclus de son champ d’application. Les professionnels ont à mettre en œuvre une multitude de dispositifs qui sont la traduction locale de lois qui ne fixent que les grandes lignes d’orientation nationale. A l’heure actuelle, la situation des éventuels bénéficiaires chemine à travers un itinéraire explicitement tracé et la marge d’initiative laissée aux professionnels est largement réduite. Pour ceux-ci il s’agit d’enclencher le dispositif adapté à la situation. On compte donc sur eux pour faire rentrer les personnes dans des dispositifs, traduction locale d’une volonté nationale. Du coup, à force de gérer les dispositifs, le professionnel perd progressivement sa capacité à mobiliser les potentialités des usagers. Or, comme l’a rappelé Ecrement[7], « le travailleur social est au service des usagers des dispositifs sociaux qui traduisent l’action sociale et non pas au service des dispositifs sociaux mis à disposition des usagers ».
La deuxième conséquence est la nécessaire remise en question de la centration sur l’individu dans les interventions sociales. Les pratiques actuelles privilégient l’action sur l’individu au détriment d’une action sur les contextes ou les institutions[8]. Se contenter d’essayer d’adapter les personnes à leurs conditions de vie a un triple effet sur les usagers :

– la double victimisation : reprocher à une personne les problèmes qu’elle rencontre, lui faire porter la responsabilité de l’échec de l’intervention ;

– l’infantilisation : traiter les personnes comme si elles étaient dépourvues de toute compétence ;

– la stigmatisation : réduire les personnes aux difficultés qu’elles rencontrent.

Pourtant, si l’on se réfère aux modèles théoriques, la prise en compte, lors de l’intervention, de la personne et de son contexte a toujours été posée. Ainsi, en 1926, pour Richmond[9], « le service social des cas individuels est l’ensemble des méthodes qui développent la personnalité en rajustant consciemment et individuellement entre eux l’homme et son milieu social (…)

La méthode spéciale de l’assistante sociale consiste à atteindre l’individu par l’intermédiaire de son entourage ». C’est toujours le cas avec le Conseil Supérieur du Travail Social[10] lorsqu’il a défini l’intervention sociale d’aide à la personne en 1998 : «  démarche volontaire et interactive, menée par un travailleur social qui met en œuvre des méthodes participatives avec la personne qui demande ou accepte son aide, dans l’objectif d’améliorer sa situation, ses rapports avec l’environnement, voire de les transformer ».

Peut-être faut-il davantage s’appuyer sur les sources puisque, comme l’a écrit Orianne[11], « on ne peut attendre du rôle de l’usager la résolution, à un niveau biographique, des contradictions du système ».

Ces conditions contribuent au développement du sentiment d’impuissance ressenti par les professionnels.

1.3 Les effets sur les praticiens du social

 Face à ce risque d’impuissance, deux attitudes sont possibles :
– soit ils « baissent les bras », se découragent, sont dans « l’usure professionnelle » ;
– soit ils essayent de trouver d’autres façons d’intervenir, ils interrogent leurs pratiques et leurs contextes de travail pour dégager des marges de manœuvre et retrouver du pouvoir d’agir.

S’agissant de cette seconde attitude, nous suggérons la référence à l’approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités. Cette approche incite à ne pas se centrer sur la seule adaptation d’une personne ou d’un groupe à ses conditions de vie, mais d’agir également sur les contextes de vie en travaillant à un changement sur ces deux niveaux simultanément. C’est en développant ce pouvoir d’agir que les professionnels pourront favoriser l’affranchissement des personnes concernées par leurs interventions.

 

2. Les caractéristiques de l’approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités

Ce sont principalement des psychologues anglo-saxons, conscients de l’inadaptation de leurs interventions, qui ont formalisé la notion d’empowerment. Par la suite, quelques auteurs francophones s’en sont saisis et l’ont développée dans le cadre de leur pratique. Mais nous rappelons que le caractère embryonnaire des connaissances actuellement disponibles au sujet de cette notion contraste avec la fréquente utilisation du terme empowerment.

2.1 La création de la psychologie communautaire et l’émergence de la notion d’empowerment

 Dans les années soixante, aux Etats-Unis, l’effervescence sociale favorise une remise en cause de l’efficacité des programmes de lutte contre la pauvreté et les autres formes d’inégalités sociales, ainsi que des pratiques professionnelles dans les services de santé mentale. A propos des premiers, certains professionnels prennent conscience de l’inadaptation des interventions individuelles qu’ils mènent. En effet, ces interventions censées concerner un grand nombre de personnes n’en touchent que peu et ne contribuent en rien à la réduction de la pauvreté ou des inégalités sociales. S’agissant des services de santé mentale, des professionnels critiquent les modèles d’intervention traditionnels. Ces modèles, d’une part, préconisent des programmes standardisés, sans prise en compte du contexte, d’autre part, infantilisent et stigmatisent la personne en difficulté.
 En 1965, un groupe de psychologues cliniciens partageant ces critiques, crée la sychologie communautaire. Cette dénomination marque l’importance de prendre en compte les conditions de vie des personnes concernées par les interventions. Dans un premier temps, ce groupe retient une perspective systémique pour organiser sa réflexion. Mais celle-ci ne s’avère pas pertinente pour appréhender les interrelations entre la personne et les divers systèmes sociaux dans lesquels elle évolue. Dix années plus tard, c’est une perspective écologique, le modèle de Bronfenbrenner[12], qui est retenue. Il s’agit « d’analyser l’adéquation entre les besoins et les habiletés des personnes et les caractéristiques et ressources disponibles dans leur environnement »[13].

L’objectif des psychologues communautaires est « de mettre en évidence les possibilités qu’ont les personnes de maîtriser leur propre vie »[14]. Ils encouragent le développement de l’entraide et de la solidarité par la mise en œuvre d’actions collectives, la création de groupes de soutien ou de groupes d’entraide, par exemple. En 1987, un des membres de ce groupe, Rappaport, propose l’empowerment comme centre d’intérêt de cette nouvelle discipline. Il le définit comme « un processus, un mécanisme par lequel les personnes, les organisations et les communautés acquièrent le contrôle des événements qui les concernent »[15].

Cette dynamique, initiée par ces psychologues communautaires anglo-saxons, interroge alors certains psychologues et praticiens du social francophones, insatisfaits de leurs modes d’intervention. Il en est ainsi, par exemple, de quelques canadiens tels Dufort et Le Bossé, professeurs à l’Université Laval de Québec.

2.2 Le modèle d’analyse des pratiques référé au développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités

Le but de l’intervenant qui se réfère à l’empowerment est de contribuer à ce que la personne ou la collectivité en situation de difficulté acquière les moyens nécessaires à l’amélioration de ses conditions de vie. Il s’agit de mettre en œuvre les conditions susceptibles de favoriser l’atteinte d’objectifs jugés importants par cette personne ou cette collectivité. Ces conditions portent sur les aspects individuels et structurels qui la confinent dans une situation d’impuissance. Il s’agit donc de prendre simultanément en compte l’influence des composantes sociales et celle des composantes personnelles dans l’analyse de la situation sur laquelle porte l’intervention. En procédant ainsi, l’intervenant dépasse les deux grandes conceptions occidentales actuelles du changement sur lesquelles sont fondées toutes les pratiques sociales : une conception du changement fondée sur une logique d’adaptation individuelle et ponctuelle, d’une part, une conception strictement structurelle du changement, d’autre part. Dans le premier cas, les problèmes sociaux sont perçus comme la conséquence de carences individuelles. L’intervenant se référant à cette conception tente de repérer chez la personne en difficulté des déficits et de permettre la correction de ces déficits par l’acquisition de compétences.

L’intervention est centrée sur la personne. Dans le second cas, l’intervenant s’inscrit dans une logique de changement social et ne prend pas en compte d’éventuelles défaillances personnelles. La modification des structures est censée régler tous les problèmes. Les causes du problème sont perçues indépendantes des actions susceptibles d’être menées par la personne en difficulté.

Selon l’approche référée à l’empowerment, l’exercice effectif d’un pouvoir d’action dépend donc à la fois des opportunités issues de l’environnement (cadre législatif, disponibilités budgétaires, ressources diverses, etc.) et des capacités de la personne ou de la collectivité à exercer ce pouvoir (compétences, désir d’agir, etc.). Si la réalisation du changement visé par la personne ou le groupe concerné par l’intervention nécessite la modification d’une ou plusieurs composantes de l’environnement, alors l’intervenant privilégiant cette approche porte ses efforts sur cette ou ces composantes. Si la réalisation du changement visé dépend de la capacité de la personne ou du groupe à faire différemment, alors l’intervenant tente de contribuer à l’acquisition des compétences nécessaires.

S’agissant des pratiques sociales, le terme anglo-saxon empowerment est traduit de plusieurs façons en français. « habilitation », « appropriation », « pouvoir », « pouvoir d’influence », « développement du pouvoir d’agir ». C’est cette dernière traduction qui a fait l’objet du travail de définition le plus élaboré, par Dufort et Le Bossé. Pour ces deux auteurs, le terme pouvoir « vise ici cette nécessité de réunir les ressources individuelles et collectives à l’accomplissement de l’action envisagée »[16]. Pour accéder à ces ressources, il est nécessaire d’agir individuellement et collectivement. Cette dynamique justifie le recours à l’expression « pouvoir d’agir ». Cette expression signifiant aussi bien le processus que le résultat, le terme « développement » permet de distinguer le processus, du résultat. L’intervention peut concerner aussi bien une personne qu’une collectivité. Ce raisonnement conduit les deux auteurs à traduire empowerment par « développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités ». L’intervenant se référant à cette approche est un « accompagnateur du changement »[17]. A partir de l’étude des caractéristiques communes aux interventions ayant concrètement permis de développer le pouvoir d’agir des personnes accompagnées, Le Bossé a élaboré un modèle d’analyse des pratiques.

2.3 La mise en œuvre de ce modèle d’analyse des pratiques

 Ce modèle comporte quatre grands axes considérés comme autant de conditions inhérentes au développement du pouvoir d’agir des personnes accompagnées.

En prenant en compte le premier axe « adoption de l’unité d’analyse « acteur en contexte » », l’intervenant est invité à se demander si sa pratique porte autant sur les obstacles concrets se dressant devant les personnes accompagnées que sur le développement de leurs capacités d’adaptation.

Le deuxième axe « négociation de la définition du changement visé et de ses modalités avec les personnes concernées » invite l’intervenant à négocier la cible de changement ainsi que le rythme et la nature des démarches à entreprendre plutôt que de les prescrire. L’expertise de l’intervenant et celle des personnes concernées sont alors complémentaires.

L’adoption du troisième axe « prise en compte des contextes d’application » incite l’intervenant à s’interroger sur la manière dont il tient compte des changements de contexte et de personnes accompagnées, dans la conduite de ses interventions ; il n’existe aucune solution valable indépendamment des contextes et du profil des personnes concernées.

Le quatrième axe « introduction d’une démarche conscientisante » amène l’intervenant à mettre en œuvre les conditions susceptibles de permettre aux personnes concernées d’accéder à une conscience globale de l’ensemble des éléments, personnels et structurels, qui contribuent ou ont contribué à leurs difficultés, et d’en dégager des enseignements génériques susceptibles d’être utilisés par la suite sans avoir systématiquement à recourir à une forme d’aide professionnelle.

La mise en œuvre de ce modèle nécessite :

– de bien choisir la difficulté sur laquelle on veut intervenir. Cette difficulté est définie par la personne qui rencontre un obstacle et négociée avec la personne qui l’aide. Il s’agit de partir de ce qui est important pour la personne aidée ici et maintenant ;

– d’intégrer l’expertise expérientielle de la personne aidée ainsi que ses capacités ;

– de repérer, d’une part, les personnes qui sont touchées directement par la situation, d’autre part, les personnes susceptibles d’apporter leur soutien pour faire évoluer la situation ;

– de repérer quels sont les enjeux de ces différentes personnes, ce qu’elles ont à perdre ou à gagner dans la modification de la situation ;

– de prendre en compte ces enjeux dans les stratégies d’action.

La mise en œuvre de cette approche nécessite donc un changement des repères professionnels habituels. C’est une dynamique qui a été entreprise à quelques reprises en France. Ainsi, en 2002-2003, deux équipes d’une association de protection de l’enfance savoyarde se sont sensibilisées à l’approche[18]. Actuellement, une formation de personnes capables d’être des ressources par rapport à cette approche est en cours à l’Institut régional de travail social (IRTS) de Montpellier[19] : douze personnes (formateurs et praticiens) se retrouvent sur un cycle de dix jours à raisons de deux fois deux jours par an avec Le Bossé qui assure cette formation, à partir de financements « DRASS » pour les sites qualifiants. Le principe retenu dans ces formations est l’apprentissage expérientiel. Plutôt que d’en rester à une approche théorique, chacun des participants met en œuvre pour lui-même l’approche. Pour cela, chacun tente de dépasser un problème récurent qui le concerne, en se référant à l’approche. Les premiers résultats sont très encourageants. C’est en cheminant et en mutualisant leurs cheminements respectifs que les personnes en formation assimilent cette approche et font l’expérience de sa puissance comme outil de changement.

3. L’intérêt de l’approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir dans le renouvellement des pratiques sociales

Si cette approche peut paraître intéressante dans ses principes, reste à voir en quoi, concrètement, elle permet de contribuer à l’enrichissement des pratiques sociales. Pour ce faire, nous envisageons d’abord son intérêt aussi bien dans le cadre de l’intervention individuelle que dans celui de l’intervention collective.

Puis, nous tentons de préciser son intérêt aussi bien pour l’usager que pour le professionnel. Enfin, nous rapprochons cette approche des récentes législations concernant la réforme de la protection de l’enfance et la réforme du diplôme d’état d’assistant de service social.

3.1 Un intérêt pour l’intervention individuelle et l’intervention collective

La notion d’empowerment a souvent été associée à l’intervention collective et surtout au développement social, comme le développent Dane[20] et Donzelot[21]. Il est vrai que l’approche dite du développement du pouvoir d’agir trouve tout à fait sa place dans la dimension collective de l’intervention sociale. C’est en se regroupant avec d’autres personnes concernées par une même difficulté qu’on a le plus de chance de faire évoluer la situation initiale. En effet, le concept de conscientisation, développé entre autres par Paulo Freire[22], met en évidence l’intérêt du passage d’une conscience individuelle à une conscience collective. A titre d’exemple, nous pouvons citer la promotion d’étudiants AS 2ème année 2006 de l’IRTS de Montpellier[23] qui, dans le cadre d’une mise en pratique de cette approche, a choisi de travailler sur les difficultés qu’ils rencontraient du fait du paiement trimestriel des bourses.

Après avoir rassemblé tous les éléments de la situation et avoir organisé une rencontre en présence d’experts et de décideurs, ils ont intégré un groupe de travail au Conseil Régional qui a examiné cette question. Grâce à la réalisation d’un diagnostic préalable et à ce groupe de travail, ils ont obtenu la mensualisation des bourses versées non seulement aux étudiants en travail social mais aussi aux infirmiers dans toute la région.

Cette approche est également très pertinente dans l’intervention individuelle, comme le mettent en évidence Dufort, Le Bossé, Rondeau[24], entre autres. En prenant en compte les caractères personnels et structurels de la situation, cette approche permet de diminuer blocage et sentiment d’impuissance grâce au repérage de marges de manœuvre souvent inexploitées. A titre d’exemple, se reporter à l’article de Brigitte Portal qui montre comment elle a pu agir avec un usager sur les effets pervers d’une réglementation. Il reste que cet aspect est peu exploré et mériterait un travail de recherche plus approfondi.

3.2 Un intérêt conjoint pour l’intervenant et l’usager

Les professionnels qui ont l’occasion de mettre en œuvre cette approche mettent en avant le fait qu’elle leur « donne une légitimité pour être dans l’insistance ». Ils prennent conscience qu’« on a trop intégré l’impossibilité comme quelque chose de normal ». Aujourd’hui, pour eux, « à partir du moment ou on a repéré un problème qui nous paraît scandaleux, grave, on peut aller au-delà du constat, réagir à ça ». Ils disent : « ça a conforté l’idée qu’il faut insister, aller plus loin », « ça m’a d’une certaine façon boostée ». Ils énoncent également que cette approche leur a donné des outils pour dégager de nouvelles marges de manœuvre en particulier à partir de la compréhension et de l’intégration des enjeux des différentes personnes concernées : « ça m’a permis de faire exister les différents enjeux », « j’ai compris que les enjeux autres que les miens étaient légitimes et avaient autant de valeur ».

Enfin les professionnels parlent de l’ouverture de nouveaux espaces : « ça permet d’être plus à l’aise pour inventer, pour explorer des chemins non pris », « ça a développé ma créativité ». Cette approche les aide à ne pas renoncer, à creuser de nouvelles pistes.

Ainsi, il s’agit de développer un pouvoir d’agir professionnel pour aider les usagers à développer leur propre pouvoir d’agir. Autrement dit, nous ne pouvons aider une personne à dépasser une situation d’impuissance ou à s’affranchir d’un obstacle que si nous sommes nous-même, en tant que professionnel, en capacité de développer notre propre pouvoir d’agir[25]. En ayant, par exemple, connaissance de ses propres marges de manœuvre, l’intervenant est susceptible de développer son propre pouvoir d’agir et d’aider l’usager à développer le sien.

Il semble donc que cette approche permette peut-être de mieux répondre aux problématiques sociales actuelles.

3.3 Une approche en adéquation avec la législation actuelle

Nous nous intéressons à l’intérêt de la référence à l’approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités dans la mise en œuvre de la réforme de la protection de l’enfance et dans celle de la réforme du diplôme d’état d’assistant de service social.

La loi n° 2007-293 du 5 mars 2007 réformant la protection de l’enfance affirme la nécessité, pour les intervenants, d’engager une vraie collaboration avec les familles en situation de difficultés familiale et sociale. En effet, en France, plus de 70% des mesures d’assistance éducative sont de nature judiciaire. La loi vise à augmenter fortement les procédures administratives au détriment des procédures judiciaires. Pour ce faire, les professionnels doivent développer leur culture de la négociation. La loi les incite également à interroger leur position d’expert pour tendre vers celle de « facilitateur »[26], principalement à propos des interventions censées contribuer au développement des compétences parentales. Il s’agit, pour les professionnels, d’envisager des interventions basées sur le « faire avec » et ne pas se contenter de conseils verbaux. Le rôle de l’action susceptible de favoriser la prise de conscience est donc valorisé. La mise en œuvre de contextes collectifs est également encouragée. Tous ces arguments vont dans le sens d’une prise en compte de la référence à l’approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités. Cette approche semble, en effet, susceptible de contribuer à de telles évolutions.

S’agissant de la réforme du diplôme d’état d’assistant de service social, l’approche du développement du pouvoir d’agir est un support pertinent pour un certain nombre d’indicateurs de compétences[27] : 1-1-3 : savoir identifier les potentialités d’une personne, 1-1-5 : savoir analyser une situation complexe, 1-2-3 : savoir mettre en œuvre des stratégies (environnement, ressources, contraintes, etc.), 1-6-4 : savoir comprendre les enjeux politiques et institutionnels, 2-1-3 : savoir mettre en lien des constats avec l’environnement social et économique, 4-1-3 : savoir décoder les positionnements et les stratégies de l’ensemble des acteurs. L’annexe III, quant à elle, précise que quelque soit le mode choisi, l’intervention sociale d’aide à la personne (ISAP) ou l’intervention sociale d’intérêt collectif (ISIC), il (ce processus) traduit un processus dynamique et interactif, articulé autour de la personne appréhendée comme sujet – acteur – auteur, en capacité de mobiliser ses propres ressources, son environnement pour résoudre ses difficultés. On le voit donc, l’approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités donne des outils et va dans le sens de la réforme du diplôme. Elle conforte le changement de posture évoqué dans un rapport du CSTS de 2007[28]. Y sont employés les termes de négociation, échanges de savoirs, confrontation, alliance, collaboration avec l’usager. L’intervention sociale est pensée comme une co-construction professionnel / usager(s), ce qui implique pour l’intervenant de sortir d’une posture de seul expert dans l’intervention.

Conclusion

 Cette rapide présentation vise à donner quelques pistes de réflexion aux professionnels ayant le sentiment d’être en situation d’impuissance ou insatisfaits des démarches qu’ils mettent en oeuvre. L’approche centrée sur le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités ne prétend pas résoudre tous les problèmes. Cette approche, construite à partir de pratiques ayant donné des preuves de leur qualité, n’est pas achevée mais tient compte des évaluations des situations dans lesquelles elle est mise en œuvre. Sa mise en œuvre nécessite un bouleversement des repères professionnels usuels. Il s’agit, pour les intervenants, d’abandonner leur position d’expert, celle de celui qui sait ce qui est bon pour l’Autre, pour prendre en compte les connaissances expérientielles de la personne ou de la collectivité concernée par l’intervention. L’expertise alors développée porte sur la capacité à négocier, à ne pas perpétuer les coalitions entre professionnels.

La posture de facilitateur initiée par la référence à cette approche repose sur une véritable prise en compte de tous les caractères de la situation entravant une amélioration ; caractères aussi bien personnels que structurels. Ce qui signifie une décentration des seuls traits de personnalité que les professionnels sont formés à privilégier dans leurs interventions. Cette approche diffère de celle organisée à partir de la notion de résilience par sa prise en compte des caractéristiques structurelles de la situation à améliorer. Il ne s’agit pas non plus que « l’individu se défende par lui-même dans sa lutte pour la participation à la vie économique, sociale et politique, qu’il soit capable de faire face seul aux contraintes qui ne sont en réalité que les siennes »[29] : passer d’un pouvoir d’agir à un devoir d’agir constituerait une nouvelle forme d’aliénation. Cette approche ne prétend pas faire mieux à moindre coût mais vise à contribuer à faire autrement, à participer à la reconstitution des liens de solidarité, à enrayer la segmentation, l’individualisation des problèmes, à freiner la « chalandisation »[30] du social. Elle nous semble se situer dans les perspectives préconisées par le Conseil Supérieur du Travail Social dans son rapport[31] portant sur la lutte contre la pauvreté et l’exclusion qui propose de « refonder l’accompagnement social sur des pratiques d’alliance » avec les usagers.

 

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Ministère du travail, des relations sociales et de la solidarité, Conseil Supérieur du Travail Social, L’usager au cœur du travail social, Rennes, ENSP, 2007.

Ministère du travail, des relations sociales et de la solidarité, Conseil supérieurdu travail social, Le travail social confronté aux nouveaux visages de la pauvreté et de l’exclusion, Rennes, Editions de l’Ecole Nationale de la Santé Publique, 2007.

Orianne, J-F., Les conclusions de l’expert, e.colloques Pour une chartre sociale wallonne, www.labiso.be/ecolloque/site/el_conclusions.php, Novembre 2005.

Rappaport, J., In praise of paradox : a social policy of empowerment over prevention, Americain journal of community psychologie, vol. 9, 1981, pp. 1-25.

Rappaport, J., Terms of empowerment/Exemplars of prevention : toward a theory for community psychologie, Americain journal of community psychologie, vol. 15, n° 2, 1987, pp. 121-148.

Richmond, M-E., Les méthodes nouvelles d’assistance, Paris, librairie Félix Alcan, réédition ENSP, 2002.

Rondeau, G., L’empowerment et la pratique sociale ou la question du pouvoir en travail social, La revue française de service social, n° 209, juin, 2003, pp. 13-17.

Vallerie, B., Le Bossé, Y., Le développement du pouvoir d’agir (empowerment) des personnes et des collectivités : de son expérimentation à son enseignement, Les sciences de l’éducation-Pour l’ère nouvelle, vol 39, n° 3, 2006, pp. 87-100.


[1] DEA travail social action sociale société, assistante de service social, formatrice IRTS Montpellier.

[2] Maître de conférences, Université Pierre Mendès-France, IUT 2 département « carrières sociales », Grenoble. Membre du Centre de Recherche en Education et Formation, équipe « Education familiale et interventions sociales auprès des familles » , Université Paris X-Nanterre (EA 1589).

[3] C’est ainsi que pour Jouve, « comme la démocratie, l’empowerment relève plus d’un idéal – indispensable pour enclencher un processus de changement social et politique – que d’une réalité stabilisée faisant consensus ».

Jouve, B., L’empowerment : entre mythe et réalités, entre espoir et désenchantement, Géographie, Economie, Société, vol. 8, 2006, p. 6.

[4] Donzelot, J., Estebe, P., L’Etat animateur. Essai sur la politique de la ville, Paris, Esprit, 1994.

[5] Castel, R., Les métamorphoses de la question sociale . Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995.

Castel, R., Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi, Paris, Fayard, 2001.

[6] Commissariat général du Plan, Préparation du XIème Plan, Redéfinir le travail social, réorganiser l’action sociale, La Documentation française, Paris, 1993.

[7] Ecrement, D., Travail social et action sociale : la confusion, Actualités Sociales Hebdomadaires, n°1915, 23 février 1995, p.23.

[8] S’agissant de cette préoccupation dans le cadre de la protection de l’enfance, se reporter à :

Le Bossé, Y.(a), La surdétermination des compétences parentales dans les mandats de protection de l’enfance : un exemple d’aliénation ordinaire, Sauvegarde de l’enfance, vol 58, n° 1-2, 2003, pp. 49-56.

[9] Richmond, M-E., Les méthodes nouvelles d’assistance, Paris, librairie Félix Alcan, réédition ENSP, 2002, p 48.

[10] Conseil Supérieur du Travail Social, L’intervention sociale d’aide à la personne, Rennes, ENSP, 1998, p.18.

[11] Orianne, J-F., Les conclusions de l’expert, e.colloques Pour une chartre sociale wallonne,www.labiso.be/ecolloque/site/el_conclusions.php, Novembre 2005.

[12] Bronfenbrenner, U., Toward an experimental ecology of human development, American Psychologist, vol. 32, n° 7,1977, pp. 513-531.

Ce modèle présente l’environnement comme un ensemble de structures imbriquées les unes dans les autres.

[13] Dufort, F., Le Bossé, Y., La psychologie communautaire et le changement social In Dufort, F., Guay, J., Agir au cœur des communautés, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2002, p. 22.

[14] Rappaport, J., In praise of paradox : a social policy of empowerment over prevention, Americain journal of community psychologie, vol. 9, 1981, p. 15.

[15] Rappaport, J., Terms of empowerment/Exemplars of prevention : toward a theory for community psychologie, Americain journal of community psychologie, vol. 15, n° 2, 1987, p. 122.

[16] Le Bossé, Y. (b), De « l’habilitation » au « pouvoir d’agir » : vers une appréhension plus circonscrite de la notion d’empowerment, Nouvelles Pratiques Sociales, vol. 16, n° 2, 2003, p. 45.

[17] Le Bossé, Y. (a), op.cit., p. 54.

[18] Vallerie, B., Le Bossé, Y., Le développement du pouvoir d’agir (empowerment) des personnes et des collectivités : de son expérimentation à son enseignement, Les sciences de l’éducation-Pour l’ère nouvelle, vol 39, n° 3, 2006, pp. 87-100.

[19] Jouffray, C., Bousquet C., Une formation aux pratiques citoyennes, La revue française de service social, n°226, octobre 2007, pp. 75-81.

[20] Dane, C., L’empowerment, un concept pour la France ?, Vie sociale, n° 2, avril-juin, 2007, pp. 59-72.

[21] Donzelot, J,. Faire société, Paris, Seuil, 2003.

[22] Freire, P., L’éducation, pratique de la liberté, Paris, les éditions du Cerf, 1975.

[23] Travail mené en partenariat avec l’Université du Citoyen.

[24] Rondeau, G., L’empowerment et la pratique sociale ou la question du pouvoir en travail social, La revue française de service social, n° 209, juin, 2003, pp. 13-17.

[25] A ce propos, se reporter à l’article de B. Portal, dans ce même numéro.

[26] Observatoire national de l’enfance en danger, Rapport annuel au parlement et au gouvernement de l’Observatoire national de l’enfance en danger, décembre 2007.www.oned.gouv.fr. p. 78.

« Facilitateur » est le terme retenu dans ce rapport pour désigner la position pouvant favoriser l’intervention concernant le développement des compétences parentales.

[27] Annexe I de la circulaire DGAS/4A/2005/249 du 27 mai 2005.

[28] Conseil Supérieur du Travail Social, L’usager au cœur du travail social, Rennes, ENSP, 2007, pp.28- 55.

[29] Chauvière, M., Que reste-t-il de la ligne jaune entre l’usager et le client ?, Revue Politiques et management public, vol. 24 , n° 3, septembre, 2006, p. 102.

[30] Chauvière, M., Trop de gestion tue le social, Paris, La Découverte, 2007, dernière de couverture.

Par chalandisation, l’auteur dénomme le processus « qui formate les consciences, sape les fondamentaux de l’action et prépare à plus de privatisation des services et d’autonomie de la gestion ».

[31] Ministère du travail, des relations sociales et de la solidarité, Conseil supérieur du travail social, Le travail social confronté aux nouveaux visages de la pauvreté et de l’exclusion, Rennes, Editions de l’Ecole Nationale de la Santé Publique, 2007.